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Chasseurs et gentlemen : Histoire des arts martiaux au Québec

Par Maxime Chouinard

Depuis l’arrivée des premiers hommes sur cette terre, on a cherché par différents moyens de former l’humain au combat, que ce soit à main nue ou muni d’une arme. Le terme art martial lui-même renvoie aux arts de Mars, et fut utilisé au moins depuis le XVIe siècle pour parler non seulement des arts de combat individuels, mais aussi de la stratégie, des techniques de siège, des manoeuvres militaires ou de l’équitation. Ce n’est que vers 1910 que le terme commencera à être utilisé comme il l’est aujourd’hui, et entrera dans l’usage populaire dans les années 60 et 70 avec l’arrivée du karaté et du kung fu.

Depuis l’avènement d’internet, il est maintenant beaucoup plus facile de rechercher l’histoire de ces arts martiaux. Une véritable communauté s’est bâtie sur l’étude de plusieurs milliers de manuels et manuscrits détaillant les techniques de combat d’autrefois allant du Moyen-âge à l’époque contemporaine. Le domaine des études en arts martiaux commence lui aussi à jouir d’un plus grand intérêt parmi la communauté académique.

Cette recherche a débutée il y a plus de dix ans, et continue encore à se bâtir. L’histoire des arts martiaux au Québec nous plonge dans une histoire très profonde des pratiques martiales de part la grande richesse des peuples qui ont élus domicile dans ce territoire. Partant des premières nations amérindiennes, des maîtres d’armes français, des militaires britanniques, des premiers sportifs et finalement vers les pionniers des arts martiaux asiatiques, ce très court article se veut une introduction à cette histoire et un premier pas en avant vers d’autres découvertes à venir.

Chasseurs lutteurs : les arts martiaux chez les peuples amérindiens

Avant la période de contact entre amérindiens et européens, il est difficile de faire un portrait précis des pratiques martiales des divers groupes autochtones. Par contre il est possible de faire certains parallèles avec des pratiques plus contemporaines, ou celles de peuples relativement proches.

En règle générale la conception des arts martiaux chez les peuples pré-étatiques semble suivre le mode de vie. Ainsi chez les chasseurs cueilleurs la conception du conflit se rapproche beaucoup de la chasse. Un bon chasseur/guerrier ne s’approche pas de sa proie pour se battre au corps à corps mais l’attaque plutôt à distance, et en rapporte des trophées.

La lutte y est pratiquée, et il est possible qu’elle ait servie en cas de dernier recours, mais plus souvent qu’autrement elle sert de jeu et de contrôle des tensions au sein du groupe ou même à l’extérieur de celui-ci.

Chez les Inuits par exemple, où la hiérarchie du groupe est très souple, on propose la lutte à des individus qui vivent un conflit, pour ainsi éviter le meurtre. Des visiteurs d’un autre groupe peuvent aussi se trouver un compagnon de lutte, ce qui leur permet de tisser des liens et d’échanger des techniques. Il s’agit d’une lutte très ritualisée, à des milles de nos sports de combat modernes.[1]

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La lutte chez les jeunes Inuits

Le baron de Lahontan raconte également que certaines tribus comme les Illinois ont la réputation de produire des guerriers habiles au casse tête (massue), si bien que certains groupes comme les Iroquois n’osent pas s’aventurer dans leurs forêts où cette arme de proximité est plus facile à utiliser.[2]

Chez la majorité des peuples l’arc demeure l’arme de prédilection. On l’utilise lors de raids, mais également lors d’escarmouches. Ce type de bataille se retrouve chez de nombreux peuples pré-étatiques. Deux groupes se rencontrent dans un lieu pré déterminé, et s’échangent des volées de projectiles. Bien que les pertes de vie soient courantes, ce n’est pas toujours le but, mais plutôt un exutoire, encore une fois pour éviter le raid bien plus meurtrier.[3]champlain_battle700b

Cette célèbre image de Champlain nous montre une escarmouche typique chez plusieurs peuples pré-étatiques

Chez certains groupes d’Inuits, notamment au Groenland et au Labrador, on retrouve des formes d’arbalètes, utilisées surtout pour chasser le petit gibier, notamment les oiseaux. Il est possible que cette arme ait été introduite par les marins Basques, qui emportaient un nombre impressionnant de ces armes sur leurs navires.

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Jeunes Inuits utilisant l’arbalète. Ces armes sont trouvées au Labrador et au Groenland

Les Norois font un passage en Amérique vers l’an 1000. Leur contact avec les autochtones, qu’ils appellent Skraelings, ne sont pas toujours amicaux. De nombreuses escarmouches ont lieu et selon les sagas l’arc et l’épée seront utilisées. Il n’y a par contre aucune preuve qu’ils soient passés au Québec.

Les joueurs d’épée : Le régime français et l’âge d’or des maîtres d’armes

Lors du premier voyage de Jacques Cartier en 1534, on ne dénombre aucun soldat ou gentilhomme. Par contre plusieurs seront présents lors du second voyage. Le chef Donnaconna se montre alors surpris par la forte présence de « bâtons de guerre », peut être des piques et hallebardes. Lors du troisième voyage on dénombre 400 arquebuses, 200 arbalètes, 200 rondelles (boucliers) et plus de 1000 piques et hallebardes; de quoi équiper une armée.[4] Vu la quantité de matériel militaire, il est très probable que des maîtres d’armes, ou du moins des gens instruits à l’escrime y aient étés présents. La présence de rondelles et l’absence d’épées dans l’équipement laisse aussi à penser que la plupart des hommes devaient être équipés de leur propre épée.

Cartier et Roberval arrivent en Amérique en même temps que le célèbre Achille Marozzo publie son traité de combat. On peut donc imaginer le type d’art martial pratiqué par leurs hommes. Malheureusement pour eux, cette aventure sera de courte durée et l’expédition rentrera en France en 1543.

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La rondelle ou rotella illustrée ici par Achille Marozzo dans son traité de combat de 1536, Opera Nova

Ce sera après plus d’un demi-siècle d’absence que les Français retournent au Canada. Samuel de Champlain qui dirige lui-même cette expédition, est un ancien soldat ayant fait la guerre contre l’Espagne. C’est aussi l’âge d’or de la rapière italienne, et quelques années plus tôt Salvatore Fabris publiera un traité d’escrime qui sera réédité pendant plusieurs décennies.

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Planche du traité italien de Salvatore Fabris, Lo Schermo, overo Scienza d’Arme, 1606

Le premier maître d’armes dont on retrouve la trace dans les archives est Alexandre Turpin, un maître en fait d’armes de Paris qui s’installe à Lachine vers 1665. Pendant toute sa vie en Nouvelle-France il s’identifiera toujours comme maître d’armes, même si ses autres occupations lui vaudront des problèmes; notamment une opération de traite des fourrures illégale.[5] Turpin se déclare lui-même comme étant le premier maître d’armes au Canada.

À cette époque la rapière commence à transiter vers l’épée de cour, mais le soldat est plutôt équipé de la forte épée, souvent de type wallonne. On l’appelle ainsi car le modèle sera ramené des campagnes militaires en Belgique du sud. Vu l’époque de son arrivée, il est possible que Turpin ait été membre du régiment de Carignan-Salières, envoyé en Nouvelle-France en 1665 pour y combattre la menace iroquoise et renforcer les intérêts de la colonie. Le régiment reparti en 1668, mais 450 soldats choisirent d’y rester. Il est aussi possible que Turpin n’ait été qu’un marchand doublé d’un maître d’armes, comme l’atteste la plupart des documents à son sujet.

Il est également probable que les Jésuites aient précédés Turpin. En effet la compagnie de Jésus a longtemps pratiquée l’escrime dans ses nombreux établissements. Il est donc possible qu’ils aient continué cette pratique lors de leur établissement en Nouvelle-France en 1634. Il serait aussi probable que certains maîtres d’armes aient étés présents avant Turpin, notamment chez les militaires, mais aucun document ne peut le prouver.

Unbenannt31Au XVIIe siècle la lutte commence à perdre la faveur des nobles. Gravure du traité de lutte du néerlandais Nicolaes Petter, traduite en Français en 1680 et 1712

À cette époque le métier de maître d’armes connait une certaine mutation. Depuis 1567, les maîtres en fait d’armes sont reconnus par l’autorité royale et sont donc sous l’autorité de leur guilde. Jusqu’en 1644 un prévôt doit réussir des assauts à l’épée seule, à l’épée et la dague, à l’espadon (épée tranchante à une ou deux mains), au bâton à deux bouts (un long bâton ferré à ses deux extrémités) et à l’hallebarde pour être reconnu comme maître en fait d’armes.

Après 1644, le bâton à deux bouts et l’hallebarde sont toujours présents mais uniquement sous forme de « démonstration d’habileté ». Ces armes font toujours partie du curriculum d’un maître d’armes pour une raison assez simple : garder les maîtres étrangers hors de France. En effet à cette époque les Français sont encore parmi les seuls à enseigner toutes ces armes. Les maîtres Italiens n’étudient plus que l’épée et la dague, ce qui les empêche d’obtenir la permission d’enseigner en France. [6]

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Le bâton à deux bouts, illustré par Johann Georg Pascha en 1660

Un autre changement vient rendre le métier de maître d’armes plus compliqué. En effet un édit de 1676 empêche désormais toute personne sans titre de noblesse, ou n’exerçant pas le métier de soldat, de porter l’épée en public. [7]

Le travail de maître d’armes n’a jamais été très profitable. Gagnant le salaire d’un ouvrier moyen, la plupart cumulent les emplois.[8] Les corporations qui réglementent les métiers en France n’ont pratiquement aucun pouvoir dans la colonie. On souhaite ainsi encourager les investisseurs, en effet les corporations agissent quelque peu comme des syndicats, contrôlant les prix et les conditions de travail. En France la corporation des maîtres en fait d’armes s’applique à bloquer l’entrée de maître étrangers, mais aussi l’ouverture de salles dirigées par des « ferrailleurs »: des maîtres non reconnus par la corporation. Il est donc possible que les maîtres que nous rencontrons en Nouvelle-France soient en partie des ferrailleurs.

La plupart des régiments ont également leur propre maître ou prévôt, mais ils sont rarement identifiés. Leur rôle est d’entraîner chaque homme d’arme au maniement de l’épée. Une autre manière de devenir maître est également à travers les académies royales, un mécanisme hautement disputé par la corporation.

La salle d’arme est également un endroit très social. On y vient observer les leçons dispensées par les prévôts et les maîtres, et on y discute d’affaires. Les nobles pour leur part se tiennent loin des classes publiques, et préfèrent recevoir des leçons particulières d’un maître. En effet le processus d’anoblissement ne doit pas être étalé devant le public.

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Une telle salle d’arme n’aurait pas existé en Nouvelle-France, mais cette scène démontre bien la variété des armes étudiées en 1740, ainsi que l’engouement du public pour les leçons d’escrime

La dynastie Chevalier

Nicolas René Chevalier (1698-1775) vient s’établir à Québec en 1720 sur la Côte de la Montagne. Fils de Louis Chevalier de Paris, il est comme son père un maître en fait d’armes. On connait peu de choses sur cet homme, outre un procès intenté contre sa femme, qui aurait attaquée une tenancière d’auberge avec un bâton; un talent appris dans la salle de son mari? Quoi qu’il en soit, leur fils Claude Guillaume Chevalier (1734-1806) deviendra lui aussi maître en fait d’armes à Montréal vers les années 1750. La famille Chevalier devient donc la première dynastie familiale de maîtres d’armes au Québec.[9]

Un autre nom est trouvé à la même époque en la personne de Pierre Denis Legris, enseignant à Québec sur la rue St-Louis en 1727. [10]

À cette époque on est alors dans l’âge d’or de l’escrime française. De nombreux traités sont écrits sur l’épée de cour qui domine alors le paysage des arts martiaux. Les nobles ont depuis quittés la lutte, vue comme un « jeu de vilain », et s’adonnent à l’art de tirer la pointe.

Le duel en Nouvelle-France

À l’époque de la Nouvelle-France, la métropole est alors reconnue pour son penchant plus que certain pour le duel. L’affrontement à mort ou au premier sang est une pratique ancrée profondément dans la mythologie française de l’époque, mais qui fait de grands dégâts dans la haute société. Henri IV avait déjà tenté de légiférer contre la pratique, mais d’une manière peu décisive. Il était alors dit que le roi lui même approuvait la pratique en privé. Ce sera finalement Richelieu qui fera passer une loi pour l’interdire alors que le nombre de duels croit en flèche, et Louis XIV renforcera cette position. Quiconque reconnu coupable de duel est alors condamné à mort, les titres et biens de sa famille saisis. Officiellement le nombre de duels chute dramatiquement, ce qui pousse Louis XIV à croire qu’il a finalement enrayé le problème. Mais un regard sur les rapports de morgue jette une toute autre image.

En effet de nombreux cadavres trouvés dans les rivières ou dans les rues de France montrent des blessures compatibles avec un duel à l’épée. Les documents non officiels parlent également d’un nombre grandissant de duels. La raison est simple : le duel se fait maintenant de manière cachée, et les familles des protagonistes s’arrangent entre elles pour taire l’affaire; personne ne souhaite voir leurs biens confisqués.[11]

La Nouvelle-France connait elle aussi son lot de duels. Les deux premiers auront lieu en même temps, un à Québec et l’autre à Trois-Rivières en 1646. Deux hommes des Ursulines combattent à Québec, alors que des dénommées Lafontaine et La Hoye se battent à Trois-Rivières. Peu de choses sont connues du duel à Québec, mais il semblerait qu’à Trois-Rivières Lafontaine fut enfermé, tandis que La Hoye fut blessé à deux endroits. Leur sort ne fut pas précisé. [12]

Le premier duel à Montréal aura lieu pour sa part en 1671 entre deux officiers nobles du régiment de Carignan-Sallières; le sieur Philippe de Carion du Fresnoy et un certain sieur de Lormeau.

Et à l’instant M. de Carion met l’épée à la main pour attaquer de Lormeau qui, de son côté, tire aussi l’épée. Après s’être porté l’un et l’autre trois ou quatre coups, ils se saisirent corps à corps, et le sieur de Carion, prenant son épée par la lame, s’efforça de percer avec la pointe le sieur de Lormeau à l’estomac. Pendant que celui-ci se débattait, sa perruque vint à tomber à terre et cet incident fut cause que M. de Carion, prenant alors son épée par la poignée, se mit à frapper du pommeau sur la tête de l’autre assez rudement pour que le sang en sortit…[13]

Cette anecdote nous démontre bien la violence des duels de l’époque. Les deux belligérants sont aussitôt séparés par des prêtres du séminaire, dont l’un deux, un M. Dollier dont on dit : « L’expérience qu’il avait acquise autrefois dans le métier des armes », ainsi que : « lorsque M. Dollier était chez les Algonquins et que quelqu’un d’eux venait auprès de lui pour l’interrompre sans motif dans ses prières, il le renversait par terre d’un coup de main, quoiqu’il fût alors à genoux. » Dollier était en effet un ancien capitaine de dragons sous le vicomte De Turenne, maréchal de France.

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La technique démontrée à droite par de Liancour en 1686 semble être la même qu’employée par de Carion

On compte pendant le régime français en moyenne un duel rapporté par année. La justice semble assez aléatoire tant qu’au sort des duellistes, souvent dû à leur statut. Par exemple, lorsque le gouverneur de Ville-Marie se battit en duel face au fils de Charles Lemoyne. Bien que la loi punisse gravement un tel acte, le gouverneur de Nouvelle-France tut discrètement l’affaire. Certains sont moins chanceux. En 1698, Henri Bégard dit Lafleur fut tué en duel par un certain sergent Dubé de la compagnie de Meloises. Dubé s’enfuit et est condamné par contumace, mais Lafleur, bien que mort, subit quand même on procès et est condamné « coupable de s’être battu et d’avoir été tué en duel ». Son cadavre fut traîné face contre terre jusqu’à la décharge où il fut jeté, et tous ses biens furent ensuite confisqués.[14]

Le régime anglais : la chute et le renouveau de l’escrime civile

En 1759 l’armée britannique prend le contrôle de Québec. Parmi les soldats se trouve Donald McAlpine, soldat du célèbre 78th Fraser Highlander. McAlpine participera à la dernière charge écossaise à l’épée lors de cette bataille, alors que les Highlanders chargent les troupes françaises en déroute. De 1769 à 1778, McAlpine enseigna l’escrime et le français à Boston. Un de ses élèves y prendra des notes et des illustrations, ce qui en fait un des tout premiers manuels illustrés d’escrime en Amérique. [15]

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La garde d’engagement de McAlpine illustrée et décrite par son élève Sir Benjamin Thompson

À partir du régime britannique, le duel à l’épée disparaît au Québec, remplacé par le pistolet. La plupart des escrimeurs se retrouvent dans l’armée britannique qui enseigne alors son système de sabre inspiré de l’escrime écossaise, hongroise et autrichienne; un système qui sera mis à l’épreuve pendant les guerres napoléoniennes, notamment en 1812. Les unités légères sont désormais appelées à combattre beaucoup plus au corps à corps, et de nombreux officiers doivent donc se servir de leur sabre. On continue également à enseigner le fleuret, pendant que le singlestick, sport des classes ouvrières, est aussipratiqué avec enclin avant d’être récupéré par la bourgeoisie vers le milieu du XIXe siècle, dans une version beaucoup moins violente. Ce dernier et le quarterstaff seront récupérés par les scouts qui garderont ces deux arts au curriculum pendant plusieurs années, notamment pour l’obtention du badge « maître d’armes ».

On dénombre quelques salles d’armes militaires, notamment à la citadelle de Québec, sur l’île Ste-Hélène à Montréal, à Sherbrooke, à Argenteuil ou à Robinson (aujourd’hui Compton). Ces salles seront transférées au gouvernement canadien en 1871 alors que l’armé britannique quitte le pays.[16]

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M. Callander et Alexander des 78th Highlanders s’entrainant à l’épée écossaise à Montréal en 1869

L’escrime civile n’est pas tout à fait aussi populaire, mais certains professeurs apparaissent quand même dans les journaux. Le premier qu’on retrouve – et qui est souvent nommé à tort par la fédération d’escrime canadienne comme le premier maître d’armes au pays – est J. B. Girard qui arrive à Montréal en 1816. Girard est un natif de la Normandie et est également un soldat napoléonien en exil. Il arrive à Boston en 1808 et y enseigne avec un certain Tromelle l’escrime au sabre, à l’épée et à la canne normande. Boston compte déjà près de dix autres maîtres d’armes lorsqu’il va s’y établir.

Il entre rapidement en compétition avec un certain Robert Hewes qui enseigne l’escrime à l’épée écossaise et à la canne et publie même certaines rééditions de manuels d’escrime britanniques. Ce dernier publicise ses deux métiers (escrimeur et rebouteux) par une enseigne : « Bone-breaker and bone-setter » (casseur et réparateur d’os). Girard lui lance un défi, que Hewes refuse. Six mois plus tard Girard prend la salle de Hewes qui semble alors ne plus annoncé ses classes. Il déménage finalement à Montréal en 1816 où il ouvre à nouveau une salle d’escrime.[17]

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La canne du professeur Laribeau, lui même un vétéran de l’armée de Napoléon, s’approcherait peut être de la canne enseignée par Girard

On trouve par la suite Jer. Lawlor, un maîtres d’armes possiblement irlandais qui enseigne à Pointe-à-Callières en 1822 des armes comme l’épée de cour, la forte épée ainsi que le singlestick et le cudgel (possiblement le bâton irlandais).[18]

Il faut ensuite attendre 1874 avant de rencontrer une autre mention d’instructeurs d’arts martiaux civils au Québec. De 1861 à 1870, l’Italie est sous l’emprise d’un mouvement d’unification de ses nombreux royaumes. L’un d’eux, les États Pontificaux, résiste à cette unification et appelle tous les Catholiques à son aide. Plus de 500 Québécois rejoindront les Zouaves et participeront à ce conflit sous le commandement des armées françaises et belges.

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Les États Pontificaux sont finalement vaincus en 1870 et l’Italie unifiée. De retour au pays les Zouaves décident d’ouvrir un « casino » à Montréal, un lieu de rencontre et de divertissement, pour s’y rassembler. Le lieu est alors ouvert au public qui peut y pratiquer la boxe, l’escrime et le bâton. [19]

Les maitres Guillemin puis Victor Ghidone, un italien, s’y succèdent comme instructeurs.[20]  Un autre zouave, Alfred Larocque ouvre une salle à Montréal en 1879 Mais la figure la plus connue fut sûrement David Legault.

Legault naît à Deux-Montagnes en 1851. En 1869 il décide de partir pour Londres, où il fera la rencontre de maître Pons aîné, un célèbre maître d’armes français et vétéran de la Grande Armée de Napoléon. Il devient prévôt de salle sous Pons et revient à Montréal en 1882, où des amis le convainquent d’ouvrir une salle d’escrime. L’engouement est alors énorme pour l’escrime qui vit un nouvel âge d’or. L’Académie Legault déménage dans les locaux plus spacieux de l’ancien Institut Canadien. Fort de cette popularité, Legault fonde une milice, la Garde du Palais Archiépiscopal. En effet à cette époque la plupart des catholiques rechignent à joindre des milices anglophones, et préfèrent imiter le mouvement Zouaves en fondant des milices francophones catholiques. Le but reste pourtant le même : entraîner des hommes pour le service militaire, l’armée canadienne de l’époque étant alors très réduite. D’autres milices seront fondées un peu partout au Québec, pratiquant elles aussi l’escrime.

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Le premier tournoi d’arts martiaux historiques au monde en 1889 au parc Lépine par les élèves de David Legault

Legault ne s’arrête pas là. Il se met également à enseigner les arts martiaux historiques, et organise le premier tournoi au monde en 1889 au Parc Lépine. On y présente alors des combats de rapière et dague selon les écrits de Saviolo, ainsi que de la lutte Gréco-romaine et des joutes. Sa renommée est si grande qu’il part faire des démonstrations de son art aux États-Unis. Il crée également un programme de gymnastique pour les écoles qui comprend l’escrime, la boxe et le bâton.[21]

En 1901 il est nommé chef de police de Montréal. Un poste qu’il n’occupera que pour une très courte période. En 1904, accusé de corruption, Legault choisi de démissionner. On cesse par la suite d’entendre parler de David Legault, qui décède en 1911. Avec lui la passion pour l’escrime s’estompe également, remplacée par de nombreux autres sports tels la lutte et la boxe.

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L’invention du fair-play : La boxe

La culture britannique amène aussi un nouveau concept : le sport de combat. Le sport est une version beaucoup plus réglementée et institutionnalisée du jeu. Ce concept apparaît au XVIIe siècle en Angleterre, alors que le pays connait des mutations démocratiques qui influencent aussi les jeux, qui seront lentement unifiés, bureaucratisés et pacifiés. La principale contribution aux arts martiaux québécois sera la boxe. Créé au XVIIe siècle, ce sport de combat se dispute alors sans gants et permet les prises de lutte au dessus de la ceinture. Les règles importées au Québec seront celles de Broughton (1743), du London Prize Ring (1838) et finalement les règles du Marquis de Queensberry (1867) qui introduit les gants lors des matchs et retire la lutte. C’est ce dernier système qui régi encore les combat de boxe modernes et qui a changé profondément les techniques des boxeurs.

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Le manuel de boxe de C.E. Leclerc publié en 1899 constitue le premier livre d’arts martiaux écrit au Québec. Il contient de la boxe anglaise, française et des méthodes d’autodéfense

Quelques boxeurs célèbres apparaissent dans le Québec du XIXe siècle. Le premier, et sûrement le plus connu d’entre tous, est Joseph dit Jos Montferrand. Peu de choses sont certaines par rapport à Montferrand, puisque aucune documentation contemporaine n’atteste de ses histoires, la plupart mises sous écrit après sa mort. Quoi qu’il en soit Montferrand serait né en 1802 dans le quartier St-Laurent à Montréal. Petit fils d’un maître d’armes militaire ayant servi sous le chevalier de Lévis, Joseph se taille une réputation de boxeur hors pair. Il aurait notamment vaincu un champion de l’armée britannique au Champs de Mars; pendant une démonstration, le champion aurait invité quiconque à se mesurer à lui. [22]

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Jos Montferrand contre les Shiners à Hull. Le bâton irlandais semble aussi avoir été un art martial pratiqué au Québec

On rapporte aussi ses combats contre les Shiners et les Orangistes en Outaouais. Les violences entre groupes rivaux sont alors très communes chez les bûcherons de différentes cultures qui souhaitent s’accaparer certains territoires. Montferrand devient un symbole pour les Canadiens Français. Il s’éteint finalement en 1864, à Montréal.

Un autre boxeur, cette fois moins connu, est George Lablanche, champion du monde des poids moyens en 1889. Lablanche, de son vrai nom Blais, serait né à Lévis en 1856. Il rejoint l’armée britannique et après s’être exilé aux États-Unis y rejoint les Marines. Lablanche dispute son premier match en 1882, et viendra à fraterniser avec certains grands boxeurs de l’époque tels que John L. Sullivan, champion poids lourd.

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George “The Marine” Lablanche

En 1889, Lablanche se mesure contre Jack « NonPareil » Dempsey, un boxeur irlandais et champion des poids moyen. Lablanche ne part pas favori, mais après 32 rounds, il assène à Dempsey un pivot qui envoie l’Irlandais directement au tapis. Le pivot est une technique où le boxeur pivote sur lui même en faisant tourner son bras et assène un coup du dos de la main. La manœuvre était rarement utilisée à cette époque et Lablanche l’aurait apprise de Jimmy Carrol, un boxeur anglais. Le coup fut si spectaculaire et inattendu que la technique sera appelée « pivot Lablanche » et bientôt désignée illégale.

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Le combat Lablanche-Dempsey fut très controversé aux États-Unis pour plusieurs raisons, incluant l’ethnicité de Lablanche

Malheureusement comme plusieurs autres boxeurs de son époque, Lablanche sombra dans l’alcoolisme, et accumula les dettes. En 1890 il accepte de se coucher dans un match contre Young Mitchell, mais la manœuvre est découverte. La même année il est disqualifié après avoir donné un coup de pied à George Kessler. Sa carrière prend fin en 1899 alors qu’il perd presque tous ses matchs. Il fini ses jours à errer dans les États-Unis, sans le sou, proposant de faire des tâches manuelles pour un dollar par jour. Il est repris par John L. Sullivan, qui lui propose de faire des matchs contrôlés avec d’autres anciens boxeurs. Il fini ses jours en 1918 à Lawrence au Massachusetts. [23]

Moustiques et éléphants : La lutte

On sait peu de chose sur la lutte au Québec avant le XIXe siècle. Il est fort probable qu’elle ait été pratiquée sous diverses formes, notamment le Gouren breton, mais aucune mention n’en ait faite. Jusqu’au XVIIe siècle, la noblesse européenne pratique régulièrement la lutte dans des formats ressemblant fortement au jiu-jitsu. À partir du XVIIIe, la lutte est délaissée par les aristocrates, et devient un loisir pour les classes ouvrières. Les règles demeurent très simples, et les affrontements parfois mortels. Ce n’est qu’à l’avènement des sports britanniques, avec leur concept de fair-play et leurs règles très complexes que la lutte reprend du gallon chez la bourgeoisie.

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Le Gouren, une forme de lutte bretonne alors très brutale et pratiquée depuis le Moyen-âge

En 1842 le Montreal Olympic Club organise des séances de lutte qui font partie de ses jeux athlétiques. Le style Gréco-Romain commence à être publicisé vers 1876 alors que le Français Ernest Treher, champion de France et d’Amérique, se mesure à l’Allemand William Heygster au Mechanic’s Hall de Montreal. Heygster pèse alors près de cent livres de plus que Treher et les journaux les compare à un moustique et un éléphant, mais ce dernier réussit quand même à le vaincre et gagne ainsi la coquette somme de 1500$. Le style gréco-romain est alors à l’honneur dans la bourgeoisie et la haute société du Québec et est enseigné dans plusieurs clubs et collèges. La lutte libre, avec ses règlements beaucoup plus souples, est pour sa part préférée par la classe ouvrière. Des figures célèbres comme Louis Cyr participeront d’ailleurs à certains combats.
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Le professeur Brown de Québec mentionne ici un style inconnu: la lutte paillasson

Ce style viendra à supplanter la lutte gréco-romaine vers 1900 de par les efforts de George Washington Kendall (alias George Kennedy; propriétaire du club de hockey du Canadien) et du Dr. Joseph-Pierre Gadbois qui ouvre son académie de culture physique à Montréal en 1902. Montréal devient alors une plaque tournante de la lutte, et les grands combats entre des vedettes internationales y attirent près de 10 000 spectateurs. Malheureusement ces efforts seront presque réduits à néant en 1921 avec le décès de Kendall.[24]

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George Kennedy à gauche

Nouveaux horizons : L’entrée des arts martiaux japonais

Le conflit de 14-18 apporte un changement profond dans la perception des arts martiaux. Pendant plus de deux siècles, la guerre était devenue une affaire de combat à distance. Les fusils relativement lents et peu précis amène les combattants à s’affronter à découvert. Grâce aux obus explosifs et aux mitraillettes, les combattants s’enfoncent dans les tranchées, seule protection moindrement fiable contre ces armes, ce qui amène aussi des combats aux corps à corps lors de raids de tranché. L’ouverture du Japon et la victoire de ses armées sur la Chine et la Russie créé un intérêt grandissant pour sa culture, et surtout pour ses arts guerriers qui sont alors grandement distribués dans le monde. Le jiu-jitsu et le judo sont alors considérés comme les candidats idéaux pour enseigner aux soldats le combat au corps à corps, où les règles sont beaucoup moins strictes que chez les sports de combat européens de l’époque.

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Un article publié par l’Album Universel en Mai 1905

Plusieurs soldats québécois seront ainsi rompus aux techniques de boxe, de baïonnette, de couteau et de jiu-jitsu. Le judo commence dès 1914 à être enseigné à Vancouver, mais l’art semble pourtant tarder à se faire une place au Québec. Seul épisode notable, la Sûreté du Québec sera formée au jiu-jitsu en 1939 par le FBI.[25] La situation s’explique peut être par le fait que c’est alors la lutte libre qui domine, et que les judokas japonais n’ont alors pas su dominer ces lutteurs comme ils ont pu le faire en Europe. Comme aux États-Unis le développement de ce sport sera donc ralenti.

Dans le domaine de l’autodéfense civile, on commence aussi à s’intéresser aux styles japonais. La fin du XIXe siècle voit s’établir plusieurs villes où le citoyen devient anonyme. Les journaux font aussi leurs choux gras des divers crimes commis dans les métropoles, attisant la crainte du public et un désir de sécurité.

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Ces annonces pour apprendre le jiu-jitsu à distance étaient publiées dans des journaux québécois de l’époque

Le triste épisode de l’internement des Japonais au Canada pendant la seconde guerre met un sursis sur la progression des arts martiaux nippons. C’est finalement en 1946 que le premier dojo de judo ouvre ses portes à Montréal au YMCA avec Harold Tokai, un judoka de Colombie Britannique, un événement supporté par la communauté japonaise de l’île. Il ouvre par la suite le dojo Seidokwan avec Kametaro Akiyama et Fred Okimura, premier dojo permanent au Québec, et qui existe toujours aujourd’hui.

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En 1949 Bernard Gauthier, un homme de Gatineau, se lance par lui-même dans le judo. Il voyage au Japon et représente le Canada aux premiers championnats mondiaux à Tokyo en 1956. Il établira une fédération canadienne, en même temps que les professeurs Japonais déjà implantés dans l’Ouest, qui ne voient pas d’un bon œil cet intrus qui s’accapare le pouvoir. Après une longue bataille politique, la fédération de Gauthier sera finalement relayée au second plan.

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Bernard Gauthier

Le karaté et l’aïkido seront pour leur part introduits en 1956 par Ary Anastasiadis, un immigrant français travaillant pour Air Canada et ayant le rang de deuxième dan de karaté, d’aïkido et de judo ainsi qu’un expert à la savate et au couteau. Un de ses élèves, Ives Beaudin, obtint la première ceinture noire au Québec.

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Ary Anastasiadis

Conclusion à une très courte introduction

L’histoire des arts martiaux au Québec se résume à bien plus que le matériel inclus dans ces quelques pages. Cet article ne fait que survoler certains passages et manque d’information à propos de l’introduction de plusieurs autres arts martiaux, notamment chinois, coréens et autres. Cette recherche est pour le moment encore très embryonnaire, mais elle démontre toute la richesse du patrimoine martial au Québec qui ne se limite absolument pas aux 60 dernières années. Le Québec a une histoire passionnante avec les arts et sports de combat, et qui continuera sans doute à se développer avec l’expansion du phénomène des arts martiaux mixtes, et peut être plus intéressant encore celui des arts martiaux historiques qui chamboulent totalement les relations traditionnelles entre maître et élève.

À propos de l’auteur: Maxime Chouinard est un chercheur dans le domaine des arts martiaux historiques et conservateur de musée. Il détient un baccalauréat en archéologie de l’université Laval et une maîtrise en patrimoine culturel et muséologie de l’université Deakin à Melbourne. Le sujet de son mémoire porta sur les arts martiaux en tant que patrimoine. Il débuta l’étude des arts martiaux vers 1997 et recherche l’histoire de ces pratiques au Québec depuis un peu plus de 10 ans.

[1] Gat, Azar. The Pattern of Fighting in Simple, Small-Scale, Prestate Societies. Journal of Anthropological Research, Vol. 55, No. 4. pp. 563-583.

[2] De Lahontan, Louis-Armand de Lom d’Arce. Voyages du baron de Lahontan dans l’Amérique septentrionale. F. L’Honoré, 1741.

[3] Gat. Op cit.

[4] Chartrand, René. Le patrimoine militaire canadien: tome I : 1000-1754. Éditions art global, Outremont, Canada, 1993.

[5] BAnQ. TL4, S1, D781

[6] Pascal Brioist, Hervé Drévillon, Pierre Serna. Croiser le fer: violence et culture de l’épée dans la France moderne, XVIe-XVIIIe siècle. Éditions Champ Vallon, 2002.

[7] BAnQ: CR301, P183

[8] Brioist. Op Cit.

[9] BAnQ : TL4, S1, D6198

[10] BAnQ : TL1, S11, SS2, D555

[11] Brioist. Op Cit.

[12] Fauteux, Aegidius. Le duel au Canada. Éditions du Zodiaque, 1934.

[13] Fauteux, Op Cit.

[14] Fauteux, Op Cit.

[15] Miller, Ben. Fencing in Colonial America and the Early Republic: 1620-1800. Association for Historical Fencing, 2009.

[16] Gouvernement du Canada. Première Session du Cinquième Parlement du Canada, Session 1883. Imprimerie Maclea, Roger et Cie, Vol. 7. 1883.

[17] Cerrolaza, Elena. Cut and Thrust. Quebec Heritage News, Spring 2011.

[18] The Scribbler. MONTREAL, 12 Déc. 1822, No. 76, p. 370.

[19] Société des Études Historiques. L’escrime et les maitres d’armes à Montréal. Le Bulletin des Recherches historiques, 1923, Vol. 29p. 260-263.

[20] Ibid.

[21] Ibid.

[22] Sulte, Benjamin. Histoire de Montferrand, l’athlète canadien. Montréal, 1884.

[23] Eisen, Lou. George Lablanche: Canada’s Original World Champion. Fight Network, May 11, 2011. 

[24] Janson, Gilles. Montréal, un haut-lieu de la lutte au début du XXe siècle. Cap-aux-Diamants : la revue d’histoire du Québec, n° 69, 2002, p. 38-42.

[25] Quebec adopts FBI training. The New York times, 8 Janvier, 1939.

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